Sujata
Bajaj.
Il est tentant de considérer
Sujata Bajaj sous l'angle de ses racines. Certes, la chaude intensité
chromatique qui illumine son oeuvre évoque le Rajasthan
natal, ses déserts aux tonalités saturées,
ses villes roses, ses miniatures sensuelles. Bien sûr, une
énergie intérieure quasi visible irrigue ses créations,
comme si les fragments des plus beaux textes hindous qu'elle aime
à y interpoler communiquaient directement aux spectateurs
une maniére de frisson sacré. Sans aucun doute,
inlassablement reprise de pièce en pièce, la scansion
obstinée d'une courbe matricielle qui hante ses compositions
et les structure, cette scansion-là renvoie bien à
la graphie du OM primordial que dans les temples ou dans leur
coeur en Inde psalmodient les fidèles. Le regard attentif,
cependant, passera outre. Dans une liberté sans référence,
il préférera s'enchanter de la poésie profonde
qui naît des doigts de Sujata. Une poésie infiniment
personnelle, douce et incisive, muscale et silencieuse, à
la fois spontanée et composée avec rigueur. Modulées
telles un chant, harmonieuses telles une danse, les couleurs raffinées
glissent subtilement les unes dans les autres. Palimpsestes inversés,
les surfaces tactils - dont on ressent physiquemnt la riche et
opulente texture - donnent aux doigts la violente envie de les
caresser, parcourir, explorer. Les formes lyriques et souples
semblent saisies dans le moment même qu'elles engendrent
la vie: leur torsion est une élévation, une offerte,
une flamme vitale. Aériennes, légères, dynamiques,
elles s'élancent avec grâce et force d'un fond d'écriture
effacées ou lacunaires, qui affirme l'ancrage du monde
contemporain dans une longue mémoire spirituelle. Elles
font coïncider appartenance et liberté.
Ecouter l'artiste expliquer sa pratique est une expérience
rare: on la fait répéter, recommencer, raconter
encore, tant l'on est surpris qu'un si long enchaînement
d'opérations, que de si nombreuses manipulations, accumulations
et superpositions, qu'un processus si lent et complexe, que tout
cela aboutisse à des oeuvres vibrantes de transparence,
comme animées d'un mouvement frémissant qui les
fait d'ailleurs parfois déborder de leur champ initial.
L'art de Sujata consiste à conquérir un curieux
équilibre entre trace et déferlement, entre charge
de sens et lyrisme. Quasi rituel, le voyage plastique qu'elle
accomplit au sein de la matière est découverte dominée,
et non errance aléatoire. Pour réaliser ses étonnants
Mixed Medias, elle part d'une pâte de coton atisanale, y
mêle des pigments, ajoute mille choses dont des bribes de
tissus, des cordelettes et des fragments de livres anciens. Ayant
pressé le tout, elle le réhausse à l'acrylique
avant de le déchirer en lambeaux qui ne seront jamais que
l'un des matériaux de l'oeuvre à venir, toute nourrie
de vélins arrachés et de krafts découpés,
d'huile d'encre et de cire, d'acrylique, de gouache et de craie.
Un passage par le feu pour atteindre à la pureté,
un passage sous la presse pour assure la cohésion, et voici
le divers se font dans l'unique et la matière dans l'esprit.
Béatrice
Compte
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